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Hannah Arendt en action

Qui est Hannah Arendt?

Hannah Arendt est née à Hanovre en 1906, dans une famille juive laïque . Elle suit des études de philosophie à Heidelberg où elle se lie à Martin Heidegger pour qui dit-elle elle conçoit « une inflexible dévotion envers un être unique ». A Fribourg elle suit les cours d’Edmond Husserl  et ceux de Karl Jaspers. En 1933, elle fuit le nazisme, elle n’a que 26 ans et séjourne en France jusqu’en 1940. Elle séjourne quelques mois au Portugal avant de rejoindre les Etats Unis en 1941 .

Elle soulignait que sa vocation n’était pas la philosophie mais la théorie politique C’est pourquoi elle se disait « politologue » plutôt que philosophe

Son refus de la philosophie est notamment évoqué dans Condition de l’homme moderne

Ses livres les plus célèbres sont Les Origines du totalitarisme (1951 ), Condition de l’homme moderne (1958) et La Crise de la culture (1961). 

Son livre Eichmann à Jérusalem, publié en 1963 à la suite du procès d’Adolf Eichmann en 1961, où elle développe le concept de banalité du mal, a fait l’objet d’une controverse internationale.

Ses ouvrages sur le phénomène totalitaire sont étudiés dans le monde entier et sa pensée politique et philosophique occupe une place importante dans la réflexion contemporaine.

En 1973, elle commence une série de conférences sur « La pensée » et « Le vouloir » qui constituent les deux premières parties de son livre posthume La Vie de l’esprit, dont elle n’a pas eu le temps d’écrire la troisième et dernière partie, « Juger ».

Elle meurt le 4 décembre 1975 à New York terrassée par une crise cardiaque. Elle avait 69 ans. 

Témoin des sombres temps, sa réflexion s’appuie sur une exigence à penser l’évènement, penser ce qui nous arrive, en restant toujours lié à l’évènement comme à une balise permettant de s’orienter. A ce titre, elle aide à penser nos temps actuels. 

Qu’est-ce que la politique? 

La crise de la politique qui suit la seconde guerre mondiale amène Hanna Arendt à se poser la question de l’essence même de la politique.

L’ouvrage « qu’est-ce que la politique? » fait l’objet d’une édition posthume et rassemble différents articles issus de deux projets initiaux. L’un où elle étudie le marxisme pour faire suite  aux « Origine du totalitarisme » . L’autre est une commande faite par un éditeur allemand, Piper traduit et réalisée par Ursula Ludz, sociologue en 1993. En 2005,  Jérome Kohn, directeur du « Hannah Arendt Center » réalise une édition américaine qui rassemble une grande partie de ces deux projets initiaux. 

Dans cet ouvrage nous entrons progressivement dans l’univers politique d’Hannah Arendt en se nourrissant des deux grandes dimensions de sa pensée qui sont celles qui reprend l’ensemble de la tradition philosophique vis à vis de la politique, tradition à qui elle reproche finalement de ne pas assez se salir les mains et de garder une position de surplomb et l’autre dimension qui est celle d’une véritable attention portée aux expériences politiques. 

Pour Arendt, la question du sens et de la méfiance à l’égard du politique sont très anciennes aussi anciennes que la tradition de la philosophie politique. Elles remontent à Platon et Parménide et naquirent d’expériences très réelles que les philosophes firent avec la « polis » c’est à dire avec l’organisation de la vie en commun des hommes qui a déterminé ce que nous entendons encore aujourd’hui par politique de façon si exemplaire et décisive que les mots employés pour la désigner dans toutes les langues en dérive.

L’expérience de la polis grecque constitue chez Arendt une référence déterminante. 

1. La liberté

Ce qui distinguait la vie en commun des hommes de la polis de toutes les autres formes de communautés humaines, c’était la liberté. Etre libre et vivre dans une polis étaient en un certain sens la même chose mais en un certain sens seulement car l’homme devait déjà être libre d’un autre point de vue. Il ne devait être ni un esclave soumis au joug d’autrui, ni un travailleur soumis à la nécessité de gagner son pain chaque jour. Se rendre disponible pour la liberté politique étaient une condition  nécessaire à tout ce qui était politique. 

Si donc le sens de la politique c’est la liberté, telle qu’elle se manifeste dans la polis grecque, Hannah Arendt admet que cette réponse n’est ni évidente ni convaincante au regard des expériences réelles faites avec la politique. 

En effet, cette question résonne avec deux faits majeurs de son époque:

      • l’expériences des régimes totalitaires qui ont prétendu finalement politiser l’intégralité de l’expérience humaine ont rendu cruciale la question de savoir si la politique et la liberté restaient vraiment conciliable.
      • Le développement monstrueux des possibilités d’anéantissement dont les Etats ont le monopole. Le développement technique menace plus seulement la liberté mais la vie elle-même, installant le doute. La politique reste t-elle compatible avec la conservation de la vie? 

2. La préservation de la vie 

C’est cette dernière question dont va se saisir, comme nous l’avons vu cette année, Hans Jonas qui va mettre l’accent sur une éthique de la préservation de la vie en réinscrivant l’homme dans la nature.

Hannah Arendt partage la même inquiétude concernant le risque de déshumanisation, inhérente à l’approche purement technique de l’existence. Mais la menace d’anéantissement de la vie qui, pour l’opinion moderne, relève de la politique, interroge Hannah Arendt car pour elle la politique ne se limite pas à la préservation de la vie, qui relèverait pour elle du privé. La vie publique, exige de se libérer des contraintes liées aux nécessités de la vie.

Limiter la politique à la préservation de la vie dans le contexte d’après guerre aboutit pour Arendt à une impasse où la politique perd son sens et nous contraint finalement à attendre un miracle.

3. Le miracle et l’action

Ce miracle, elle prend bien soin de l’affranchir de toute connotation religieuse. Car ce miracle est très rationnel. Il repose sur l’action.

C’est dans Condition de l’homme moderne qu’Arendt fait de l’action une catégorie spécifiquement politique. L’action est la seule activité qui mette directement en rapports les hommes. Elle requiert nécessairement la présence des autres et vient répondre au fait que nous vivons parmi les autres et, par conséquent, répond au besoin que nous avons d’organiser notre vie en commun.

C’est pourquoi l’action est intimement lié à l’espace public, lui-même lié à la polis grecque. L’espace public celui qui est accessible à tous les citoyens  et au sein duquel ils sont égaux. On parle d’isonomia.  L’espace public est une des condition de l’existence du politique . S’il disparait, la politique disparaitrait. Cependant, l’espace public conserve toujours une certaine potentialité, car, même lorsqu’il n’est plus, les humains peuvent toujours le faire renaître. Arendt précise dans son ouvrage « la Condition de l’homme moderne » : « La polis proprement dite n’est pas la cité en tant que localisation physique; c’est l’organisation du peuple qui vient du fait que l’on agit et parle ensemble.  Nous sommes ainsi intimement lié au monde. Hannah Arendt dira « Nous sommes les obligés du monde ».

Pour elle, l’activité principale de la polis va se déplacer peu à peu  des actions et des aventures à la parole. Elle se déplace de l’acte libre au mot libre. Homère, le grand orateur place la parole comme une action, un moyen de faire face, de se défendre , de répliquer. Si les paroles sont à la hauteur des évènements alors ce qui se produit est grand et digne de mémoire. On comprend à quel point le mépris pour le discours est pour Hannah Arendt proprement « apolitique » et manifeste le désintérêt du politique par ceux qui ont vocation à être spectateurs . Ce rejet du discours témoigne également de la perversion exercé par les professionnels de la politique de cet élément essentiel de l’attitude démocratique. Cette conception de la parole, cette puissance autonome du logos a disparu totalement de la tradition de la pensée politique nous dit Hannah Arendt.

L’action a également comme effet de mettre en rapport LES hommes. Ce sont en effet des hommes et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde. C’est une condition humaine que Arendt nomme la pluralité. Pour elle, cette pluralité est spécifiquement LA condition de toute vie politique. Si l’individu veut voir le monde réellement il doit le comprendre comme quelque chose de commun à de nombreuses personnes, un commun qui se tient entre elles, les sépare et les relie, se montre différemment à chacun et ne peut devenir compréhensible que dans la mesure où elles parlent ensemble et échangent leur avis. Vivre dans un monde réel et parler du monde avec les autres sont une seule et même chose au fond. Pour elle, l’objectivité du monde n’est donc pas l’objectivité scientifique. C’est donc la pluralité des perspectives qui fait émerger le monde commun.

Arendt enfin associe l’action à l’élément de la condition humaine qu’est la natalité : « le commencement inhérent à la naissance ne peut se faire sentir dans le monde que parce que le nouveau venu possède la faculté d’entreprendre du neuf,  c’est-à-dire d’agir.»Chaque être humain naît donc avec ce don de l’action qui lui permet d’apporter du nouveau dans le monde, de changer les choses. Chaque homme est un nouveau commencement, une nouvelle capacité d’invention, d’inauguration. Pour Arendt, cette capacité joue un rôle décisif dans le domaine politique et se révèle cruciale dans la définition qu’elle a de la liberté, conçue ici comme une liberté d’initier: «Elle [la liberté] est[…] la liberté d’appeler à l’existence quelque chose qui n’existait pas auparavant». Sans cette possibilité d’instituer du neuf, la liberté disparaît. C’est pourquoi, l’impasse où le monde est tombé suppose donc d’attendre des miracles parce que les hommes tant qu’ils peuvent agir, sont en mesure de produire et produisent sans cesse l’improbable et l’incalculable qu’ils le sachent ou non.

(Cf au film « Sous l’aile des anges » d’AJ Edwards qui raconte l’enfance d’Abraham Lincoln.)

Pour Arendt, les attentes utopiques vis à vis de la politique relèvent en fait d’une incapacité à affronter les évènements, c’est ce que le XX° siècle nous oblige à considérer.

L’évènement chez Arendt est donc vu dans sa capacité à reconfigurer le sens.

Ainsi, les évènements du XX° siècle ont une portée qui dépasse manifestement les intentions les plus audacieuses de ses acteurs. Pour ces malheurs, que la politique a apporté aux hommes, il n’existe aucune consolation mais toutes une série de question à laquelle nous ne pouvons toujours répondre mais que nous devons pour Hannah Arendt, impérativement continuer de débattre.

Extrait du dernier chapitre de l’ouvrage intitulé « le désert et les oasis » Les mots d’Hamlet sont toujours vrais «  Le temps est hors de ses gonds. Ô sort maudit/ qui veut que je sois né pour le rejointer » ( William Shakespeare )

de Bernadette DELORME


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