Café Philo Lyon

Groupe de personnes dont la philosophie permet qu'elles se rencontrent pour parler


Je pense que nous avons des doutes

René Descartes 31 mars 1596 – 11 février 1650

Le cogito. On y plaisante à son sujet, mais l’étude m’a ironiquement fait douter de ce que croyais connaître sur le cogito.

Commençons par ce qui est responsable de la présentation : les prédécesseurs du cogito.

Le plus vieux que je connaisse est le philosophe présocratique Parménide (fin VI av. J.C. – milieu V av. J.C.). Il a dit « Car la pensée et l’être sont une même chose. » L’idée est donc au moins aussi vieille que la philosophie occidentale.

Ensuite il y eu Augustin d’Hippone (Saint Augustin 354 à 430,) qui a donné un argument très proche à celui de Descartes et qui est appelé le cogito augustinien : « si enim fallor, sum » ; « Si je me trompe, je suis… Et de la même manière que je connais que je suis, je sais aussi que je me connais ».(La Cité de Dieu – Livre onzième, Chapitre 26) C’est un texte que Descartes a découvert après la publication de sa première version et que l’on pense avoir influencer ses sixième et septième méditations.

Le troisième cas que j’aime citer est l’exercice de la pensée dans « L’homme volant » d’Avicenne. Ici c’est un homme naïf de toute connaissance, dépourvu de toute sensation, même dans ce cas là, il sait au moins qu’il existe – Le traité de l’âme dans le Sifa (La Guérison).

Pour revenir au cogito. Chez Descartes, l’argument apparaît plusieurs fois dans des variantes différentes. Toutes ces versions ne m’ont pas aidé quand au choix d’un texte à lire pour cette séance. J’ai donc choisi « Principes de la philosophie » qui est la dernière version que je connaissais. Je pensais que se serait la version la plus mature, la plus évoluée. Avec du recul, je peux dire que trouver un essai sur le cogito aurait pu être mieux qu’un texte de Descartes.

Mais, c’est quoi toutes ces versions ? Est-ce une évolution de l’idée ou la même formule exprimée différemment?

Commençons avec un peu de contexte : Galilée à publié son texte sur héliocentrisme (Dialogue sur les deux grands systèmes du monde) en 1632 et en 1633. Il est condamné par l’Inquisition. Descartes avait reçu une copie du texte et était informé de la condamnation. Percevant la réception de l’héliocentrisme comme un échec de la philosophie, le scholasticisme, basé sur une cause première, il défini une nouvelle philosophie, basé sur un principe premier et capable de décrire le monde tel que le conçoit la science. Son projet est ambitieux, il veut refonder la connaissance et ceci dans une forme contraire à celle de l’Eglise.

Pour créer cette philosophie, il a le besoin d’établir ses vérités fondamentales (premiers principes). Et la méthode qu’il propose pour le faire sera de mettre les croyances à l’épreuve du doute, un doute radical.

Attention, le doute radical n’est pas le scepticisme classique. Descartes ne pense pas que le scepticisme classique, qui demande une suspension de jugement (épochê) permanent, soit viable. Le doute de Descartes est méthodique, volontaire et raisonné. Et, le plus important, il n’est qu’une méthode pour arriver à une certitude, son principe premier, et le fondement de sa nouvelle philosophie.

Il va exposer sa philosophie dans le Discours de la méthode (1637). La réception de l’héliocentrisme l’incite à être circonspect dans son soutien de l’idée et publie initialement, Discours de la méthode anonymement, en français, pour une diffusion large. Et c’est là qu’on retrouve le cogito pour la première fois :

Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; Et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, (en italique dans l’original) était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des Sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la Philosophie que je cherchais. »

En somme, Descartes présente je pense, donc je suis comme un argument, qui, même en appliquant un scepticisme (doute) extrême, ne peut être invalidé et est donc une vérité absolue.

Dans les Méditations métaphysiques (1641) la formule est rendu en latin comme: ego sum, ego existo (je suis, j’existe) ; puis, dans les Principes de la philosophie (1644) il revient avec une version en Latin du celle de Discours (ego cogito, ergo sum) et finalement en français dans l’oeuvre posthume Recherche de la vérité par les lumières naturelles (1684) où il écrit:

« Il faut savoir ce que c’est que le doute, ce que c’est que la pensée, avant d’être pleinement convaincu de la vérité de ce raisonnement, Je doute, donc Je suis ou, ce qui revient au même, Je pense, donc je suis. »

Cette dernière version était résumée par Antoine Léonard Thomas dans son Éloge de René Descartes (1765) comme :

« Puisque je doute, je pense; puisque je pense, j’existe. »

On peut aussi retrouver le lien avec le doute dans la troisième méditation où nous avons une version dites « étendue » du cogito, une version qui, en plus de contenir d’autres manières de penser, sonne bien:

« Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. »

En appliquant la méthode, on voit qu’il y a une différence entre ce qu’on pense être vrai et de ce qu’on est justifié de penser être vrai.

Vous êtes certainement certain que vous êtes en train de me voir discourir sur la méthode, ou, que vous avez mangé hier. Mais êtes-vous justifié dans votre certitude ? Si nous appliquons le doute méthodique, nous arrivons à la conclusion que nous ne sommes pas justifiés parce que il se peut que tout ceci soit un rêve. Moi même, j’ai déjà rêvé de ce moment-ci à plusieurs reprises. Et, en moins rigolo, qu’est-ce qu’il dit que ce que vous avez mangé hier ne fait pas partie d’un rêve ?

Le doute cartésien est vraiment radical. Il va jusqu’à concevoir qu’il y a peut-être un être qui pourrait manipuler nos pensées jusqu’à nous faire croire que deux plus deux font quatre mais que ça ne serait pas vraiment vrai. Cette méthode ne nous laisse presque aucune vérité. C’est le « je voulais ainsi penser que tout était faux » d’avant (Discours de la méthode).

Maintenant qu’il a tout mis en doute, Descartes propose qu’il y à une chose pour laquelle nous pouvons être certain : Quand nous doutons, nous ne pouvons pas douter que nous doutons, donc que nous pensons. Car le doute, c’est un type de pensée. Et quand nous pensons, nous existons, car si nous pensons, il y a quelque chose qui doit penser, le sujet pensant : nous-même. C’est ainsi qu’on arrive à la vérité première: je pense, donc je suis.

Descartes veut utiliser cette vérité pour établir sa nouvelle méthode de philosophie et la construire. Il y a l’être pensant qui, par le fait d’exister, vit dans un monde matériel habité par l’être matériel qui, lui, ne pense pas. Ce qui nous permettrait de croire ce qui nous semble évident, tel que, « nous habitons une planète avec d’autres êtres, cette planète tourne autour du soleil, je suis là en train de présenter, et deux plus deux font quatre. »

Mais, il va aussi écarter tout ce qui dépend des sens, c’est-à-dire : les couleurs, les goûts, les odeurs, et le son. Car le subjectif n’est ni un être pensant, ni matériel.

Il va aussi utiliser le fait qu’il existe comme preuve qu’il y a un créateur car l’être a dû être créé. Sur ce sujet, je dirai simplement que l’argument n’est pas convaincant pour moi. Je suis athée.

Les mots utilisés

Une des conséquences de toutes ces versions du cogito est de donner un large regard sur le choix des mots.

Cela est intéressant (ou pas, selon vos goûts) mais où est l’intérêt ? Si le cogito est la première vérité, irréfutable par le doute, il faut comprendre la structure de l’argument.

Il y a aussi la question du je qui pense. La phrase est obligatoirement dans la première personne car un autre qui pense ne peut être prouvé par moi. En même temps, je est un point de vue subjectif.

On peut aussi noter que le cogito doit être dans le présent pour être valable car rien ne lie les faits du passé à l’être pensant (comment savoir vraiment qui était en train de penser, et même si la pensée a vraiment eu lieu – c’est le domaine du monde matériel).

Une question: si la phrase est une inférence, c.-à-d. un modus ponens, où penser implique exister, ou est-elle une intuition, c.-à-d., une évidence en soi ?

Descartes nous complique les choses en utilisant toujours la phrase comme un entier, mais toujours avec ergo (donc), c’est-à-dire, une implication, sauf dans la deuxième méditation où il présente l’argument en détail (un argument détaillé) :

« Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe (l’argument détaillé avec inférence) ; …, enfin il faut conclure (conclusion de l’argument logique), et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. »

Mais Descartes semble, dans ses Secondes réponses, indiquer la voie de l’intuition :

« Lorsque quelqu’un dit : Je pense, donc je suis, ou j’existe, il ne conclut pas son existence de sa pensée comme par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi ; il la voit par une simple inspection de l’esprit. »

Avec le point de vue de l’intuition, le cogito est un ensemble, car, comme le dit Jaakko Hintikka (philosophe finlandais, 1929 – 2015), on ne peut pas penser que je n’existe pas.

Mais en le prenant comme une intuition, il fera fonction d’antécédent, d’implication et de conséquent dans l’argument de cette vérité! De ce point de vue, le cogito est seulement une intuition et pas un argument logique car il est circulaire (il se suffit à lui-même). Pour reprendre les critères de Karl Popper (philosophe autrichien, 1902 – 1994) de ce qu’est une vérité : pour que quelque chose puisse être vrai, il faut aussi qu’il puisse être faux.

de Charles BENAMI


Laisser un commentaire